Se réapproprier son attention et son temps (confiné ou non)

Une notification pour un live sur Instagram. Une vibration pour un nouveau match sur Tinder. Une alerte du jeu Mario Kart pour faire une nouvelle partie. Un voyant pour signaler un message Whatsapp. Les experts du design addictif rivalisent d’inventivité pour nous rendre accros à leurs applications. Tandis que de plus en plus de personnages médiatiques de la Silicon valley font leur mea culpa en admettant avoir créé des monstres.
En cette période de confinement où nous sommes plus que jamais exposés à nos écrans, il est bon de déconnecter un peu et prendre le temps de réfléchir à cette question: comment se défendre dans l’économie de l’attention, se libérer de l’addiction à la technologie et se réapproprier notre temps ?

Il y a environ 3 ans, j’ai pris la décision de laisser de côté mon mode de vie hyperconnecté pour vivre des expériences déconnectées en immersion totale dans la nature. J’ai pu me rendre compte des bienfaits de ces épisodes sur mon cerveau et j’ai été naturellement passionné par ces sujets.

Plus je lisais et m’informais, plus je prenais conscience que j’avais accepté inconsciemment, en subissant cette hyperconnexion, de me faire voler le bien le plus précieux, mon temps.

Certaines questions ont commencé à m’obséder..
Pourquoi et comment sommes-nous devenus tant accros à nos compagnons numériques?
Comment profiter des bienfaits de la technologie et d’internet sans subir les attaques de ces voleurs de temps?
Comment adopter des usages numériques conscients et sélectifs tout en protégeant mon attention et mon temps ?

La ruée vers l’attention

Nous vivons dans l’ère des distractions massives où notre attention est de plus en plus menacée et ce n’est pas arrivé par accident.

Ce que vous possédez de plus précieux pour les géants du web, est bien votre temps de cerveau disponible.

Le CEO de Netflix, un des grands gagnants du confinement, expliquait dans une interview que son plus gros concurrent est… notre sommeil…

Ces entreprises investissent beaucoup d’argent et de ressources dans une discipline très peu connue du grand public: le design de la persuasion et de l’addiction.
Elles opèrent dans un marché très concurrentiel régi par la publicité et cherchent donc à maximiser le temps que l’on passe sur leurs plateformes pour maximiser leurs profits.

Les repentis de la Silicon Valley

La Silicon Valley a vu un certain nombre de ses anciens salariés se repentir et pointer du doigt ces modèles jugés néfastes.

Aussi bien Loren Brichter, inventeur du «pull to refresh», ce petit geste qui permet de rafraîchir le contenu d’une application en glissant le doigt de haut en bas sur l’écran, que Justin Rosenstein, l’inventeur du bouton «like» de Facebook, éprouvent aujourd’hui des regrets en voyant les conséquences de leurs inventions.

Les boucles, rapides et faciles à apprendre, comme le «pull to refresh», sont conçus pour exploiter les failles cognitives de notre cerveau en le récompensant par des doses de dopamines et ainsi générer un état de manque qui mène à l’addiction.

De vraies machines à sous

Tristan Harris, ancien ingénieur Google, spécialiste du design éthique, nous rappelle que « En moyenne, une personne vérifie son téléphone 150 fois par jour. Pourquoi le faisons-nous ? Sommes-nous en train de faire 150 choix conscients ? L’une des principales raisons est l’ingrédient psychologique numéro 1 des machines à sous : les récompenses variables intermittentes… La dépendance est maximisée lorsque le taux de récompense est le plus variable”.

Vous êtes vous déjà demandé d’où vient cette envie irrésistible de vérifier ses emails ou ses notifications des dizaines de fois par jour ?

Les neurosciences nous explique aujourd’hui que le corps secrète de grosses quantités de dopamine dès lors que le cerveau s’attend à une récompense. L’introduction de la variabilité dans ce mécanisme, crée un état de frénésie où les zones du cerveau associées au jugement et à la raison sont inhibées tout en activant celles associées au désir et à la volonté. Ce qui fait des récompenses variables l’un des outils les plus puissants pour rendre les utilisateurs accros.

Le design de la dépendance utilisé à Las Vegas se retrouve désormais dans nos poches, par le biais de ce compagnon numérique qui nous suit partout.

Confinés et ultra connectés

Internet et la technologie sont les grandes stars de ce confinement et se présentent comme nos meilleurs alliés en cette période. A tel point qu’on se demande comment aurait-on fait sans lui pour travailler, rester en contact avec nos proches, faire du sport, trouver des idées pour s’occuper ou encore fêter son anniversaire..

Cette période de confinement, unique en son genre, ne fait qu’accentuer les problèmes, déjà présents, liés à l’hyperconnexion et à la crise de l’attention.

L’incertitude générée par cette situation nous amène à être encore moins rationnel et sélectif dans nos usages du numérique. D’après une étude IFOP, nous passons +30% de notre temps sur les écrans en période de confinement.

« La technologie est une activité très humaine. Elle est capable de faire de grandes choses, mais elle n’a pas ambition de faire de grandes choses. La technologie ne souhaite rien. » Tim Cook.

Ces paroles nous rappellent l’importance essentielle de l’Homme dans la création et l’utilisation des technologies. Ni bonnes, ni mauvaises, tout dépend de l’utilisation qu’il en est faite.

Mais à l’heure où la planète semble s’être arrêtée, l’angoisse se mêle à la réflexion et fait surgir cette question, que faire de mon temps ? comment rester concentré avec autant d’informations anxiogènes ? comment utiliser la technologie de manière raisonnée et sélective ?

Il paraît illusoire de vouloir se passer du numérique au XXI siècle, et encore plus en période de confinement. Il est tout à fait possible de trouver un juste milieu qui nous correspond entre hyperconnexion et déconnexion totale.

Pour ça, il est temps d’accepter que nous avons besoin d’un antivirus permettant de protéger les capacités de notre cerveau des attaques des géants de la technologie.

 6 défis Minimaliste Digital

Je partage avec vous 6 challenges qui m’ont aidé dans ma quête pour me réapproprier mon attention et mon temps.

1. Mesurez le temps que vous passez en ligne

Installez une extension de navigateur et une application de calcul de temps sur tous vos appareils. J’utilise RescueTime, qui me permet de suivre non seulement le temps que je passe en ligne, mais aussi le type d’activité. Autres alternatives : ManicTime (Windows), Moment, Space ou Action Dash (android).

Pourquoi: Nous avons tendance à sous-estimer le temps que nous passons en ligne, car nous passons très vite en « mode automatique ». Le mesurer avec précision est une façon d’en prendre conscience et de mieux gérer votre temps.

2. Se débarrasser des notifications

Pour vous débarrasser de la surcharge d’informations (et encore plus en pleine crise sanitaire), commencez par désactiver toutes les notifications sur votre smartphone. Sur l’ordinateur, éliminez les messageries « instantanées » ou mettez-les en pause pendant que vous travaillez.

Pourquoi: Si bien certaines notifications peuvent être importante pour vous, la plupart des notifications reçus chaque jour sont néfastes. Elles sont une incitation à nous détourner de la tâche que l’on est en train de faire. En fin de compte, les désactiver aide votre cerveau à être plus performant.

3. Mettre vos appareils hors de portée

Trouvez un endroit spécial pour votre ou vos appareils, idéalement un endroit où vous ne les voyez pas tout le temps. J’ai pour ma part choisi une boîte noire spécial déconnection. Essayez de mettre vos appareils là lorsque vous avez terminé votre travail, ou à une certaine heure, et remarquez si cela change votre niveau de productivité.

Pourquoi: Ne pas voir l’appareil améliore la concentration et évite de succomber à la tentation de vérifier sans cesse l’appareil.

4. Créer des espaces déconnectés

Réfléchissez aux espaces de votre logement que vous pourriez rendre déconnecté, et mettez-vous d’accord avec les personnes avec lesquels vous vivez. Pensez à créer un panneau “Espace Déconnecté” et des idées originales si l’accord n’est pas respecté.

Pourquoi: En plus de la pièce où l’on dort il est recommandé d’avoir un espace (même très petit) dédié aux activités déconnectées et qui demande beaucoup de concentration.
Il faut du temps pour changer une habitude, donc tout type de rappel visuel et d’initiatives de soutien augmente vos chances de réussite.

5. Mettre fin au multitâche en ligne.

Essayez aujourd’hui de ne pas être en mode multitâche sur internet pendant une heure. Seul votre ordinateur est devant vous, les autres appareils sont hors de portée. Assurez-vous de n’ouvrir qu’un seul onglet et de ne faire qu’une seule chose à la fois. Notez si votre productivité et votre concentration ont changé. Si le résultat vous plaît et que vous voyez la différence, adoptez le « monotasking »!

Pourquoi : Nous savons aujourd’hui que les humains ne sont pas doués pour le multitâche (ce que prouvent les expériences menées à Stanford et ailleurs). Il est dur de réaliser vos abus de multitâche lorsqu’on est en ligne et d’admettre l’effet néfaste sur votre productivité et votre niveau de stress. Une fois cette expérience faite, il vous sera beaucoup plus facile de changer votre comportement.

Astuce: Lorsque vous ressentez une envie irrésistible de conserver une page dans vos onglets, vous pouvez utiliser une extension comme Pocket pour la sauvegarder et la lire plus tard.

6. Compra un despertador analógico.

Rien de mieux qu’un bon vieux réveil analogique pour se réveiller le matin et ainsi éviter de se précipiter sur son smartphone.

Pourquoi : Commencer la journée en regardant les informations (souvent anxieuses) depuis son téléphone conditionne notre cerveau pour le reste de la journée et rend plus difficile la prise de bonnes décisions.

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Face aux tactiques déployés pour ‘hacker’ notre attention, nous devons entraîner notre cerveau à se défendre si l’on veut véritablement reprendre le contrôle de nos usages numériques et redevenir maître de notre temps.

De plus en plus d’initiatives sont lancés dans le monde pour nous aider dans cette mission, comme “Center for Humane Technology” par Tristan Harris aux US ou encore le Collectif Français designers éthiques dans l’Hexagone.

Les outils et stratégies partagés ont fonctionné pour moi, essayez-les, créez vos propres solutions et votre propre antivirus.

Et maintenant, la vraie question c’est: « qu’allez-vous faire de tout ce temps libéré? »